06        ACTION SOCIALE          AVRIL 2015                       ARTICLE 60 – N°5

CASSER LA RUPTURE


Échecs scolaires ou impossibilité de se projeter, comme grippés, puis pris dans une mauvaise spirale, certains adolescents peinent à trouver leur place dans la société. En rupture, ces jeunes adultes peuvent trouver de l’aide hors des structures publiques, auprès d’associations qui se battent pour leur réinsertion sociale et professionnelle. L’association Païdos à Genève et l’association du Foyer St-Etienne dans le canton de Fribourg s’engagent depuis plusieurs années pour les aider à envisager des perspectives d’avenir.

Des partenariats avec les entreprises sont une des composantes essentielles du succès.


Au-delà des clichés sur les jeunes générations désabusées, à la recherche de notoriété éphémère, d’argent facile. Au-delà aussi des fantasmes sur les jeunes de plus en plus attirés par la violence, se cachent des adolescents au passé tourmenté qui le voudraient mais ne peuvent pas imaginer leur avenir. Rupture scolaire, difficultés relationnelles, mauvaise estime de soi, selon différents rapports, des centaines d’adolescents et de jeunes adultes en Suisse romande peinent à trouver leur place au sein de la société. Progressivement exclus, ces jeunes ne se résignent pourtant pas. Pour les aider dans leur quête à la fois identitaire et professionnelle, des associations romandes se mobilisent.

Ainsi, parmi d’autres institutions, le centre psychopédagogique (CPPA) de l’association Païdos, première expérience de ce type à Genève, et le Centre de préformation professionnelle (Préfo), mis en place par l’association du Foyer Saint-Etienne à Fribourg, ont tous deux pour but d’éviter l’exclusion des adolescents en rupture sociale et scolaire. Ils proposent une prise en charge adaptée. D’utilité publique, ces associations regroupent des professionnels qui s’investissent – parfois longtemps comme bénévole – pour valoriser une jeunesse souvent délaissée, voire livrée à elle-même.


LES RACINES DU MAL-ÊTRE

Fondés respectivement en 1987 à Grolley et en 2001 à Genève, la Préfo et le CPPA sont des centres de jours accueillant de jeunes adultes quelques jours par semaine. Sur une durée de 12 mois au maximum, la Préfo prend en charge jusqu’à 40 jeunes adultes entre 15 et 25 ans, alors déscolarisés ou sans emplois et sans perspective professionnelle. Le CPPA quant à lui, accueille pour 10 mois en moyenne, des adolescents entre 13 et 18 ans, en difficulté scolaire et sociale. Leur but? Réinsérer ces jeunes dans le monde scolaire ou professionnel.

Toutefois, avant d’envisager une telle réinsertion, ces institutions doivent soigner en amont certaines fêlures. En effet, comme l’évoque Christel Girerd, responsable thérapeutique du CPPA, «l’échec scolaire n’est que la conséquence de troubles plus profonds ». Traiter le problème à la racine, est également le credo de Jean-Luc Bourquenoud, responsable de la Préfo, qui explique qu’a à la place de ces jeunes, dans les mêmes circonstances, on n’aurait peut-être pas de meilleurs résultats. Ils dépensent tellement d’énergie à gérer leurs problèmes, qu’ils n’ont plus de force pour s’investir à l’école ».

Pour une prise en charge optimale, les deux structures s’entourent d’équipes pluridisciplinaires, mêlant à la fois éducateurs, enseignants, maîtres socio-professionnels ou encore psychologues. Comme le résume Sylvia Serafin, responsable projets et communication à Païdos, « l’idée est d’allier thérapie et insertion ».


LE GOÛT D’AVANCER

Jusqu’ici le système scolaire n’a pas su répondre aux besoins spécifiques de ces adolescents. Dans des locaux particulièrement bien équipés (infrastructures, cuisine, informatique, ateliers de travaux manuels), le CPPA et la Préfo proposent un encadrement personnalisé, prenant le temps d’écouter les jeunes mais surtout adaptant le pro-gramme à leur rythme.

Ainsi, dans les débuts de l’encadrement au CPPA, le jeune est invité à faire son «autoportrait». Choisissant le support artistique qui lui convient, musique, vidéo, écriture, il met en scène sa vie. Selon Christel Girerd, ce travail d’introspection est essentiel pour que «l’adolescent prenne conscience dis moments clés qui l’ont amenés ici ». De même, les professionnels de la Préfo aident le jeune à formuler ses réels besoins et coconstruisent avec lui un projet personnalisé, adapté à ses compétences et ses envies en s’aidant notamment de divers tests (gestuels, scolaires, de personnalité).

Par la suite, le travail scolaire est réintroduit petit à petit : « ils doivent retrouver le goût d’apprendre, on ne fait pas des maths juste pour faire des maths », explique C. Girerd. Quant à lui, J-L. Bourquenoud évoque l’extrême difficulté de retrouver confiance en soi et en ses capacités, nécessitant une revalorisation constante: « on met en avant leurs compétences, leurs ressources ».

Parallèlement, des projets professionnels sont élaborés, toujours au rythme de l’adolescent. Lettres de motivations, curriculum vitae, simulations d’entretien d’embauche, stages, tout est mis en place pour favoriser ail maximum leur passage vers une activité professionnelle.


RECHERCHE ENTREPRISES PARTENAIRES

Le monde professionnel justement. Si Païdos peut compter à Genève sur des grandes entreprises comme partenaires des programmes d’insertion professionnelle, J-L. Bourquenoud peine à trouver des employeurs fribourgeois prêts à s’investir pour ces jeunes « hors normes ». Il passe alors par des entreprises familiales mais déplore que les milieux économiques ne se soucient pas plus de ces adolescents. En cause, selon lui, une exigence accrue du monde professionnel: «on nous demande d’être performant à tous les niveaux».

Il regrette également que seuls 40% de jeunes aient pu être réinsérés ces dernières années alors que, dans les débuts d’activité de l’association, ces chiffres pouvaient atteindre près de 75%. Toutefois, signe encourageant, selon les rapports annuels post Préfo, 20% de jeunes trouvent une solution dans les six mois qui suivent leur sortie du centre. Le CPPA de Païdos enregistre, pour sa part, des taux de réinsertion de près de 80% entre 2001 et 2014. Forte de ces résultats, l’association a entrepris des démarches pour créer une structure analogue à Lausanne mais reste à trouver les financements.

Nerf de la guerre, le financement n’est toutefois pas assuré par les mêmes institutions publiques dans le cas de la Préfo et de Païdos. La première prenant en charge des jeunes au chômage, elle est entièrement subventionnée depuis 2013 par le Service public de l’emploi fribourgeois. La seconde dépend en grande partie des prestations versées par l’Office cantonal de la jeunesse mais elle reçoit également une aide de la Ville de Genève et d’institutions privées. Si Païdos a donc un ancrage d’aide et de protection des mineurs, la Préfo, elle, s’inscrit, dans une perspective de réduction du taux de chômage.


SE RÉAPPROPRIER SA VIE

Les logiques de financement ne sont peut-être pas les mêmes, mais l’esprit qui anime ces associations demeure identique. Soigner, aider, écouter, comprendre pour finalement donner les moyens d’oser se projeter pour se réinsérer.

Les professionnels qui travaillent auprès de ces jeunes témoignent également de la motivation et du courage dont ils font tous preuve. En effet, le CPPA et la Préfo veillent à tester leur motivation car « ils ne réussissent que si cela vient d’eux et que ça a un sens pour eux », confie Jean-Luc Bourquenoud. De même, Christel Girerd indique qu’«il faut être motivé pour débuter un tel travail sur soi-même.»

Loin de l’image de fado désinvesti et fainéant, pour J-L. Bourquenoud « ces jeunes veulent faire partie de la société» et C. Girerd d’ajouter: «il n’y en a pas un qui ne souhaite pas aller à l’école. Au début ils ne l’avouent pas mais ils le désirent tous ». Au final, la proximité avec les bénéficiaires montre que ce qu’ils souhaitent est d’être compris et accepté.

Leurs expériences passées ont souvent rompu le lien de confiance entre eux et le monde des adultes. La « thérapie du lien » devient alors une philosophie adoptée par le corps enseignant et les thérapeutes de Païdos comme de la Préfo. Cette dernière s’attache également à inclure au maximum la famille: «si l’ado change mais que son environnement reste le même, son évolution est ralentie et plus complexe », explique J-L. Bourquenoud.


ET IL EST MOINS COÛTEUX D’INCLURE

Indépendamment du caractère salvateur au niveau individuel, «investir pour ces jeunes maintenant, c’est un bénéfice social et économique pour la collectivité publique ».

Justement, à la question de savoir pourquoi ce ne serait pas à des institutions étatiques de prendre en charge ces jeunes que le système scolaire a perdu en route, Sylvia Serafm avance un argument financier: «ce type de prise en charge coûterait probablement plus cher à L’État. Au vu de la situation économique et des coupes budgétaires, la délégation et les partenariats avec des associations comme Païdos sont une bonne alternative ». La responsable de projet mentionne, en outre, «l’intérêt spécifique de la dynamique associative» pour ce type d’encadrement.

Parallèlement, S. Serafin signale des chiffres qui laissent songeur: contre 32 000 francs pour une année de prise en charge au CPPA de Païdos, un traitement thérapeutique en milieu hospitalier peut s’élever jusqu’à 52 000 francs. Par ailleurs, sur le long terme, l’aide sociale coûte près de 30 000 francs par an. Montant annuel qui permet d’imaginer le coût pour une prise en charge sur plusieurs dizaines d’années.
HARNNAH SCHLAEPFER

 

 

 

Source: casser-la-rupture